Seule à l'avant de son catamaran baptisé le Poisson volant elle serraait le gouvernail de bois qui dirigeait la longue structure effilée en aluminium et fibre de résine. Tout vibrait dans son fin vaisseau qui filait, fendant l'écume ou se soulevant tel un exocet au ras des flots. Plus vite, plus fort. Caressée par la puissance des embruns chargés d'iode, elle chantait faux dans la tempête à s'en rayer la voix. C'était son secret pour gagner : mêler sa voix au vent, pour se concilier les éléments déchainés. Elle avait ainsi de devenir elle même la mer : de l'eau salée mobile, filant de vague coupante en dentelle d'écume.
Elle se gave de nourriture de manière compulsive : bonbons, beurre d'arachides, tartines beurrées au chocolat, chips, crême glacée. Comme elle avit du mal à dormir elle prit des sommnifères. Comme elle souffrait d'élancements dans son articulation du bassin, elle prit des analgésiques. Comme elle était nerveuse, elle prit des tranquilisants. Comme elle était démoralisée, elle prit des anti-dépresseurs. Et sous l'effet combiné des médicaments la vie ne lui parvint plus en direct, mais comme estompée par des murs de coton. Moins vite, moins fort. [...] Quand elle ne mangeait pas elle fumait, quand elle ne fumait pas elle sirotait des liqueurs. Quand elle ne buvait pas elle avalait des cachets.
Elle avait progressivement arrêté de boire et de fumer. Son alimentation s'était recentrée sur les fruits et les légumes frais. Elle avait arrêté les antidépresseurs et ne prenanit plus que des somnifères. Jusqu'au jour où elle parvint à quitter sa chaise roulante pour se tenir debout. Elle essaya de marcher avec des béquilles. Après plusieurs chuttes, elle parvint à parcourir quelques dizaines de mètres en tirant la langue en ahanant. Plus vite, plus fort. Elle avait l'impression de renaître, ou plutôt de revivre cet instant exceptionnel de son enfance, quand pour la première fois elle était passée du déplacement à quatres pattes à la marche debout.